Comme cela a déjà été raconté dans le Bilan HHY 2009, j’ai rencontré pour la première fois Thalie dans un TGV (et c’est là que ma vie a basculé). Au départ j’avais pas grand chose à lui dire, et puis on a commencé à parler de journaux féminins, parce que, sans vouloir balancer, Thalie avait sorti de son sac un Glamour qu’elle comptait bien lire pour passer le temps, sans doute parce que je ne trouvais justement rien à lui raconter. Alors je lui ai dit toute mon aversion pour ce genre de publications, et soudain la conversation est devenue passionnante. Depuis on a décidé de faire ensemble un magazine féminin alternatif et HHY est né.

Jeune Fille au Bouquet de Fleurs des Champs, Fritz Zuber-Buhler (1822 - 1896)
Je n’aime pas la presse féminine parce que tous ces conseils, faux-témoignages et publicités qu’elle se permet de délivrer me semblent être les vecteurs d’un terrible dictat social. On nous dit exactement comment il faut être, comment s’habiller, comment s’épiler, comment élever ses enfants et comment se comporter au lit. Les magazine féminins sont vraiment tout sauf féministes, enfin sauf si l’épanouissement rime avec mode, déco, cuisine et maquillage.
Il parait qu’au début de la presse féminine (c’était encore tout nouveau ça venait de sortir), il y eut une brève rumeur au sujet d’une étude scientifique montrant que ces magazines produisaient un effet carrément déprimant sur leurs lectrices… Et moi ça ne m’étonne pas, car quand j’ai fini la lecture d’un journal féminin, je ne pense qu’à mes kilos en trop, mon look de ringard et ma vie sexuelle totalement morne… Et en plus mon horoscope est toujours pourri.
Le pire c’est la presse people : comment peut-on être fasciné par la vie de ces gens qui ont des piscines à Beverly Hills, tournent des films, prennent de la coke et portent des smokings ? Ça vous fait rêver vous ? Moi ça me rend juste aigri.
Cependant à l’époque je manquais un peu d’outils conceptuels pour exprimer tout ça, et j’ai découvert récemment une théorie très intéressante : “la théorie de la Jeune-Fille”*, grâce à la revue Tiqqun**. Ici, la jeune Fille c’est une image, un symbole. En fait nous sommes tous des jeunes filles, surtout Archyoda quand il joue au Beach-Volley.
L’exemple type de la jeune fille, c’est par exemple Silvio Berlusconi quand il dit des journalistes : “ils ont touché à ce que j’avais de plus cher, mon image”. Une image c’est très fragile, c’est pour ça que c’est si précieux… En un rien de temps, elle peut se ternir, il suffit d’un poil qui dépasse du maillot, ou juste d’une légère faute de gout (comme par exemple une paire de chaussettes blanches, une chemise à manche courte ou un sac qui était à la mode l’été dernier). Et maintenant avec Internet (2.0), nous en sommes tous à montrer le meilleur de nous, à cultiver notre e-réputation, comme si le monde était une grande cour de collège où chacun se scrute des pieds à la tête à la recherche du petit défaut qui pourrait faire l’objet d’un quolibet***.
Moi ça me fait peur quand je vois les collégiennes d’aujourd’hui en string et talons, car elles annoncent le genre de société vers laquelle nous nous dirigeons inexorablement**** . Tout ce qui compte pour nous, jeunes filles en bonne santé et totalement narcissiques : c’est de séduire. Comme il est dit dans la Théorie de la jeune fille : “La séduction est le nouvel opium des masses, la liberté d’un monde sans liberté, la joie d’un monde sans joie…” (bon c’est un peu pompeux parfois ce texte, il faut bien le dire, c’est pour ça que je tente de le reformuler sur ce blog).
Ce désir croissant d’apparaitre sous son meilleur jour permet de créer sans cesse les nouveaux besoins dont se nourrit la société de consommation. Ainsi, Thalie continue d’empiler les crèmes de jour cancérigènes, de collectionner les chaussures comme presque toutes ses congénères, et moi je continue d’aller en boite de nuit pour regarder les filles danser sans m’en taper jamais une. Et pour couronner le tout, les magazines féminins arriveraient presque à me culpabiliser de ne pas assez profiter de ma jeunesse, car ce n’est pas quand j’aurais des rides (car moi je ne met pas de crème, faut pas déconner), de la calvitie, de la brioche, une bobonne et des mioches à la maison que j’aurais l’occasion de m’amuser.
Si ça continue, dans 10 ou 20 ans, Thalie, sur son blog n’écrira plus “La cosmétique pour les nuls” (car de toute façon pour elle il sera trop tard), mais peut-être “la chirurgie esthétique pour les nuls” , ou bien “j’ai testé pour vous la liposuccion”. Tandis que d’autres blogueurs d’origine alpine raconteront comment ils se sont tapés leurs secrétaires (jusqu’à ce que leur femme tombe sur leur blog)….
La Jeune Fille est un pur produit de la société du spectacle. La société du spectacle ce n’est pas qu’une société où l’on passe son temps à mater des conneries à la télé ou sur le net , c’est un monde où nous nous donnons tous mutuellement en spectacle les uns aux autres, c’est la société qui se contemple elle même. Dans Confessions Intimes, ça nous fait bien marrer de voir la misère sociale et culturelle de certaines personne, et si ça se trouve, ça ferait bien rigoler Georges Clooney et Angelina Jolie de voir la vie de merde que je mène en ce moment.
* Premiers matériaux pour une théorie de la jeune fille, 2001
** revue fondée en 1999 par de dangereux anarchistes, dont Julien Coupat, celui-là même qui est resté 6 mois en détention provisoire soupçonné injustement de sabotage, alors que son seul crime était d’avoir émis des opinions assez peu consensuelles.
*** une vanne, en langage courant.
**** merci à JJ Goldman, le premier à ma connaissance à avoir su employer l’adverbe inexorablement.