On vous l’a dit et répété jusqu’à la nausée : au XXIe siècle, si on n’est « connected people » on n’est pas du tout. Téléphone, wifi, laptop, multimédia, mode sportive, vie aérodynamique, tout doit aider l’individu câblé (que dis-je, il est sans fil et bombardé d’ondes, de nos jours…) à ne jamais perdre une seconde de son exaltante vie qui se mène tambour battant, ASAP. Je me suis toujours demandé ce que l’on faisait de tout ce temps gagné…
Plus de travail ? non, au pays des 35 heures, cela n’a pas de sens, même sous la menace d’une crise financière ; Plus de shopping ? devenu un loisir à part entière, on pourrait justifier un besoin de temps supplémentaire pour s’orienter dans cette offre pléthorique d’objets inutiles, leur codification minutieuse, leurs messages philosophiques profonds qui appellent à « être toujours plus soi-même » ; plus de vie ? je ne crois pas que le téléphone portable, aussi tactile et sophistiqué soit-il offre une plus grande espérance de vie, en revanche il est franchement life & time-consuming.
Alors quoi ? que sommes nous censé faire avec tout ce temps utile (utilitaire) devenu inutile (oisif) ? Je vous propose de l’utiliser à ralentir pour apprendre l’art de l’asocialité. On veut vous forcer à rester connecté ? Débranchez tout et savourez cette quiétude inédite, le goût retrouvé de la solitude, la bonne et joyeuse solitude. Voici une méthode progressive qui vous aidera à pratiquer l’asocialité sans peine, étape par étape, jusqu’à l’état assumé de béatitude ultime :
Première étape : le téléphone portable n’est plus un instrument de torture.
Je vais vous apprendre une chose étonnante : le téléphone portable a un bouton « off » ! si, si, cherchez le encore un peu, c’est le même que celui qui a servi à sa mise en marche, il y a très très longtemps. Cette fonction d’arrêt a une utilité que peu de personnes connaissent : il transforme cet objet avilissant en une force de résistance sociale et mentale. En effet, éteindre son téléphone portable pendant quelques minutes, voire quelques heures par jour va avoir un effet immédiat sur votre santé physique et mentale. Prenons pour exemple la pause du déjeuner : pour une fois, prétextez un rendez-vous urgent chez le médecin ou avec une amie dépressive pour échapper au traditionnel, ennuyeux et fatigant repas avec vos collègues. Fuyez rapidement, dès que possible, et choisissez un troquet (ou un parc arboré, au mieux) suffisamment éloigné de votre bureau pour éviter toute mauvaise rencontre. Quelques minutes avant votre commande ou la première bouchée de sandwich, passez à l’action et éteignez votre téléphone portable… passés les premiers instants de trouble, naturels et passagers, de la déconnexion permanente, vous pourrez savourer un moment durable (bien que jamais permanent, hélas !) d’absence de conversations inutiles, combiné à l’utilité d’une bonne digestion. Sans compter l’immense intérêt que peut comporter l’éradication des sonneries ridicules au moment des repas… Et non, pour ceux qui voudraient habilement négocier, le mode vibreur n’est pas une option de compromis. Shut the mobile OFF et reprend le contrôle de ta vie !
n.b. : cette méthode est à fortement recommander pour le dîner au restaurant avec conquête et amis. Etre présent ici et maintenant aide fortement à la construction de rapports humains solides et satisfaisants.
Deuxième étape : le « grotting », en mode épisodique puis intensif.
Au moment où je vous écris ces lignes, je suis moi-même dans un moment de « grotting » épisodique dévolu au travail et à la création. Dans mon cas, cela consiste à rester enfermée dans ma chambre alors que Paris est baignée dans le soleil et que les gens s’amassent sur les terrasses. Le « Grotting » est une pratique ancestrale dont le nom a été anglicisé pour être plus sexy (c’est à dire pour faire moins « ours »), qui consiste à se retirer dans sa grotte. La grotte elle-même peut prendre des formes très variées (chambre, appartement, lit, fond du placard, sous la table de la cuisine, parc, branche d’un arbre, …) et la durée de la retraite peut elle aussi varier de quelques minutes à plusieurs décennies, selon les besoins et les degrés d’asocialité de chacun. Le plus important, dans le grotting, c’est de passer à l’acte, de ne plus être disponible et d’accepter de « manquer » des opportunités sociales (toujours relatives lorsqu’il s’agit de soirées, de conversation ou de relations sexuelles). Il faut accepter du grotting une part de mensonge éhonté mais indispensable : les autres humains, tous « connected people » ne comprendront pas cette pratique d’isolement salutaire et risquent de vouloir vous en dégoûter ou de faire semblant de ne pas vous comprendre. Gagnez du temps (de grotting) en prétextant intelligemment des excuses socialement valables : un travail urgent à rendre, une histoire de fesses passionnée, la perte d’un être cher, un trecking en Alaska, etc… selon la durée de grotting souhaité. Cette étape du mensonge passée, je vous conseille de très rapidement faire des provisions massives de survie (nourriture riche, axée sur votre plaisir égoïste et vos goûts culinaires les plus inavouables, bonheurs coupables, expérimentations secrètes, et quelques boissons alcoolisées), ainsi qu’un plein de choses à lire et/ou à regarder, et de vous enfermer dans votre grotte à triple tour. Afin de ne pas trahir votre mensonge, vous devez éteindre votre portable (voir la première étape) et rester invisible sur vos outils communautaires préférés.
Afin de vous garantir une bonne santé mentale sur une période de grotting intensif, c’est-à-dire dépassant les 3 ou 4 jours, je vous conseille de mettre dans la confidence un ou deux amis proches qui ne viendront pas vous déranger sous de faux prétextes, mais que vous pourrez appeler en cas de besoin/ d’urgence. Vous constaterez au bout de quelques heures ou quelques jours, l’effet infiniment positif du grotting sur votre rythme cardiaque, votre stress chronique et votre vie mentale. Les pensées s’organisent miraculeusement, on prend facilement du recul, et parfois même, on peut faire des choix intelligents…
n.b. : attention à la dimension fortement addictive du grotting, passée la phase intensive. Dépassée une certaine fréquence de grotting, on devient moine/nonne ou ermite. Ce sont des choix radicaux intéressants quand ils sont effectués consciemment, dans une foi religieuse et une vocation sans failles.
Troisième étape : les boules Quiès sont vos meilleures amies.
Les boules Quiès ne servent pas uniquement à garantir un sommeil au calme, elles peuvent être utilisées n’importe où, dans toutes les situations où votre état de veille exige un certain calme (et un calme certain). Dans mon cas, ce sont les transports en commun sur de longues distances (plus de 30 minutes de promiscuité) et les lieux d’exposition de l’art (galeries, musées). J’ai commencé avec le train, afin de m’éviter des crises de nerfs déclenchées à coup sûr par les nombreuses incivilités de mes voisins : conversations ineptes avec leurs téléphones, enfants indisciplinés hurlants, tentatives pathétiques de drague. Certains d’entre vous me proposeront gentiment un baladeur mp3 en compensation de mes cotonneuses boules Quiès, je les vois venir et je leur réponds : que nenni ! même si le baladeur MP3 permet de dormir et de s’isoler, il ne permet pas de lire des ouvrages intéressants… il n’est donc pas adapté à tous mes besoins ! Forte des premiers effets bénéfiques identifiés (calme olympien après plusieurs heures de train, vies sauvées) j’ai étendu rapidement cette pratique à tous les transports : avions, et parfois bus et métro…
En vous bouchant les oreilles, vous découvrirez les joies de vivre « lost in translation » dans votre propre culture, entre deux voyages lointains. C’est bien pratique et très économique ! Quel bonheur intense de ne pas comprendre les inepties de ses voisins de table/de train, quel soulagement d’échapper aux commentaires stupides ou injurieux des autres visiteurs de cette exposition que vous vouliez savourer tranquillement… ! L’effet anti-stress est garanti avec en bonus un retour artificiel mais bienvenu de la foi en l’intelligence humaine.
n.b. : afin de garantir une absolue discrétion de votre usage inhabituel des boules Quiès, je vous conseille aussi, pour l’avoir testé, l’ajout purement esthétique d’écouteurs audio de grande taille (recouvrant la totalité des oreilles, avec des coussins de confort à l’intérieur) sur vos oreilles déjà bouchées. Personne ne se rendra compte de rien et vous passerez pour un artiste autiste en goguette. Prenez bien garde, en revanche, de bien planquer l’autre extrémité du fil de votre casque dans une poche, au risque de vous faire enfermer chez les hommes en blanc…
Quatrième et ultime étape : assumer et traverser l’hystérie du monde comme on slalome entre les gouttes de pluie… !